La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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samedi 18 novembre 2017

Littératurpitudes #6 - L'écriture inclusive

Parlons donc d'écriture inclusive. 

CIEL.

Je sais. J'ai prononcé les mots qui fâchent. 
Et c'est bien là le problème, ils fâchent. 

Énormément d'arguments aberrants fleurissent de tous côtés. 
Non, la langue française n'est pas sexiste en elle-même. Elle est simplement régie par certaines règles qui ont été prononcées dans un contexte et avec des intentions sexistes, au XVIe siècle très précisément. 
Non, l'écriture inclusive n'est pas objectivement "moche". Rien n'est objectivement moche - coucou la philo -, et surtout, une langue n'est pas faite pour être belle en elle-même, sauf si l'on fait de la poésie, et dites-moi si je me trompe, mais je n'ai pas l'impression que nos papiers administratifs soient destinés à rejoindre des recueils de poésie. 

Non, la règle du "masculin qui l'emporte sur le féminin" n'est pas anodine. Entendre pour la première fois cette consigne arbitraire, à six ou sept ans, en cours de français peut créer une gêne ou même une violence. 
Mais non, ces règles grammaticales ne nous obsèdent pas non plus à chaque instant de nos existences. Ce n'est qu'un élément de plus dans la longue liste des discriminations systémiques faites à l'encontre des femmes. 

L'écriture inclusive a le grand mérite de pointer du doigt des problèmes de représentation avérés. Elle ne résoudra rien à elle seule : effectivement, un point-milieu et quelques "e" muets de plus ne signeront jamais la fin du patriarcat. Mais c'est un pas dans la bonne direction, et pourquoi pas une porte ouverte vers un débat constructif... si seulement l'espace de réflexion publique n'était pas envahi par des envolées lyriques qui ne reposent que sur des affects et jamais sur des arguments rationnels. 

L'écriture inclusive a sa place dans un contexte administratif, médiatique, militant, politique et pourquoi pas éducatif. Elle est justifiée lorsque l'on s'adresse à un large public. Elle est un rappel constant et judicieux de la nécessité de penser global, un élément somme toute discret mais prégnant dans notre vie quotidienne. 
Il ne s'agit évidemment pas de réécrire Les Misérables ou Le Corbeau et le Renard à grands coups de "renard.e" comme l'ont fait certains, dans un esprit de pure mauvaise foi ! 

L'écriture inclusive ne devrait être perçue que pour ce qu'elle est : un geste vers une partie de la société qui peut ainsi se voir épargner une des marques, même minime, de mépris qu'elle reçoit constamment. Et à la lumière des récents débats consternants autour de la question du consentement, du harcèlement et des violences sexuelles, il me paraît plus que malvenu de leur refuser cette mesure qui, comme je l'ai déjà dit, ne bouleversera pas vraiment le cours de vos vies. 

Non, ce n'est pas grand-chose, mais pour finir avec des mots dignes de nos ancêtres les plus vénérables : ce sont les petits riens qui font les grands tous. 

Et la question qui tue : et toi, Capucine, utiliseras-tu l'écriture inclusive sur ton blog ? 

Oui, et avec grand plaisir, parce que j'ai la conviction que vous serez tou.te.s capables de passer outre "la laideur objective" de ces quelques points. 

dimanche 12 novembre 2017

L'Aube sera Grandiose d'Anne-Laure Bondoux - Chronique n°383

Titre : L'Aube sera Grandiose
Auteure : Anne-Laure Bondoux
Editions : Gallimard Jeunesse
Genre : YA
Lu en : français
Résumé : Ce soir, Nine, seize ans, n'ira pas à la fête de son lycée. Titania, sa mère, en a décidé autrement. Elle embarque sa fille vers une destination inconnue, une cabane isolée, au bord d'un lac. Il est temps pour elle de lui révéler l'existence d'un passé soigneusement caché. Commence alors une nuit entière de révélations...
Qui sont Octo, Orion et Rose-Aimée  ? A qui appartient cette mystérieuse cabane ? Et ce vélo rouge, posé sous l'escalier ?
Au fil d'un récit souvent drôle, parfois tragique et bouleversant, Nine découvre un étonnant roman familial.
Quand l'aube se lèvera sur le lac, plus rien ne sera comme avant.

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Une cabane complètement perdue au milieu de nulle part, cernée par un lac, une nuit entière, sans la moindre perturbation, et surtout une mère et sa fille. 

Le décor est planté. 

La première connaît l'endroit, elle sait pourquoi elle y est revenue, elle est la maîtresse du temps.
La seconde, éberluée par le comportement de sa mère, demeure encore dans l'ignorance la plus complète de ce qu'il va s'ensuivre. 

Mais ce n'est l'affaire que de quelques heures pour qu'il en soit autrement, pour que certains secrets soient levés, pour que les points d'interrogation finissent enfin par tomber. 

Et tout cela fonctionne diablement bien.
Le roman suit la trame classique du "récit familial" type : des révélations, une fresque à travers différentes époques, de la rancœur, de la nostalgie, de l'espoir... Mais il parvient à trouver sa spécificité, sa saveur propre, grâce à son écriture ciselée, poétique et délicieusement fluide en même temps, et grâce à sa tension dramatique d'une belle intensité. 

Anne-Laure Bondoux parvient à peindre des portraits de personnages brillants, qui ne cessent de dévoiler toute leur complexité du fil du roman. On est surtout marqué par la fratrie formée par Conso, Octo et Orion, qui est décrite avec tant de soin et de justesse qu'elle porte le roman entier, et fascine d'un bout à l'autre. La voix de Titania emporte avec une efficacité redoutable le lecteur, et le roman se lit avec une avidité rare... Mieux vaut prévoir quelques heures libres dans sa journée avant de s'y plonger, car la moindre pause devient vite une torture !

Le rythme est maîtrisé, la tension se maintient et croît même au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, sans qu'aucune lourdeur ne vienne perturber la course folle des heures et des secrets chuchotés. On peut enfin saluer la justesse avec laquelle sont amenées les révélations finales, qui ne sont ni grotesques ni pesantes comme dans tant de romans du même genre, mais qui paraissent au contraire délivrées dans un cadre naturel, crédible, avec une émotion frappante. On s'attache particulièrement à la figure de Conso - alias Titania -, avec ses passions débordante, ses bizarreries et surtout ses errements et ses doutes que l'on se retrouve à partager de façon aussi irrationnelle qu'intense. 

Le principal reproche qui pourra être émis à l'encontre de ce roman est en fait le contraste entre les passages consacrés au récit de Titania et ceux dans lesquels ils sont enchâssés, qui se déroulent durant la nuit dans la cabane. Ces courts chapitres, essentiellement des dialogues entre mère et fille, sonnent curieusement beaucoup moins juste que le reste du roman, ne conférant à Nine qu'un personnage d'ado caricatural aux réactions très imbibées de stéréotypes. Ces passages n'occupent pas un rôle essentiel dans le roman, mais il reste dommage de constater un tel déséquilibre, à l'origine d'une rupture qui donne presque envie de sauter ces quelques pages lorsqu'elles surviennent. Pourquoi briser un fil narratif par ailleurs parfaitement maîtrisé pour ces passages un peu fades presque intégralement concentrés sur les soupirs d'une adolescente qui se lamente de l'absence de réseau et sa dégustation d'une barre chocolatée ? 
OK. Je caricature. Mais quand même

Mais au-delà de cette "erreur de casting" que peut être le personnage de Nine, on se souvient de L'Aube sera Grandiose comme un roman teinté d'une grande sensibilité, au sein duquel Anne-Laure Bondoux parvient à créer un merveilleux sentiment d'intimité entre lecteur et personnages. Le récit fonctionne d'un bout à l'autre, et apporte un moment de lecture très divertissant, non sans quelques moments d'émotion. On demeure lié aux personnages tout au long du récit, et ce même une fois la dernière page tournée... Une belle réussite qui mérite amplement son prix Vendredi du roman jeunesse ! 

samedi 11 novembre 2017

Never Let Me Go de Kazuo Ishiguro - Chronique n°382

Titre : Never Let Me Go
Auteur : Kazuo Ishiguro
Genre : Anticipation | Contemporain
Editions : Faber and Faber
Lu en : anglais
Nombre de pages : 282
Résumé : As a child, Kathy–now thirty-one years old–lived at Hailsham, a private school in the scenic English countryside where the children were sheltered from the outside world, brought up to believe that they were special and that their well-being was crucial not only for themselves but for the society they would eventually enter. Kathy had long ago put this idyllic past behind her, but when two of her Hailsham friends come back into her life, she stops resisting the pull of memory. 

And so, as her friendship with Ruth is rekindled, and as the feelings that long ago fueled her adolescent crush on Tommy begin to deepen into love, Kathy recalls their years at Hailsham. She describes happy scenes of boys and girls growing up together, unperturbed–even comforted–by their isolation. But she describes other scenes as well: of discord and misunderstanding that hint at a dark secret behind Hailsham's nurturing facade. With the dawning clarity of hindsight, the three friends are compelled to face the truth about their childhood–and about their lives now. 

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Existe également en français

Titre : Auprès de moi toujours

Editions : Folio
Résumé : Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années quatre-vingt-dix ; une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l’idée qu’ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là ? Bien des années plus tard, Kath s’autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Avec Ruth et Tommy, elle prend peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n’a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d’adultes.

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DISCLAIMER

Please avoid any kind of spoiler or even slightly divulgatory information about this book. I can tell, I was spoiled, and I incredibly enjoyed the novel anyway, but still, I believe your reading experience could be deeply improved by a complete absence of knowledge regarding the plot. 

Now, let me explain in three reasons why you must dive into this story. Right, must. 

First of all, what a deep and impactful tale. It starts slowly, it looks almost ordinary, uninteresting. A narrator delivers some flash-backs about her childhood in a boarding school, then about her teenage years, and then about her early adulthood. Nothing exciting, as it looks. 
But as always, there is a twist.
There is another layer, another way to see that story.
And I assure you it will be  disturbing, captivating, and above everything else, haunting. As it says, this is a book that never lets you go


Second, what a whimsical writing. Kazuo Ishiguro is a master of his art: his writing seems at first ordinary, but it is actually thanks to its simplicity that it acquires a unique taste of poetry. Overall, the erratic rhythm of the story, the slow pace of Kath's memories and the exquisite choice of words combine harmoniously and create a beautiful literary work. 


Lastly, what an important book to read nowadays. I don't want to reveal too much about it, again, you will have to trust me on this, but know that you won't feel at ease reading this story, that some thoughts will stay with you and even disturb you for a long time, and that this novel has to do with much, much more than an ordinary life in a boarding school. 

It is a tale about resilience, maybe, but mostly about friendship, bonds, memory, intimacy, identity, and a lot more than that. Believe me, you should read this book - but brace yourself for a severe amount of emotion! 
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Avant tout, lisez ce livre.
Et avant de vous y plonger, essayez d'en savoir le moins possible à son sujet- je parle en tant que victime de traumatisme de spoiler. Ce livre est une pépite et je l'adore, mais il le sera encore plus pour qui le découvre sans aucune connaissance à son sujet. 


Never Let me Go est un récit d'introspection, une lente réminiscence de souvenirs d'enfance de la narratrice, de son adolescence, des premières années de son âge adulte. 
Des histoires d'amour, des anecdotes avec des professeurs, des jeux, des rêveries. 


Et quelque chose d'autre. Quelque chose de bien moins innocent que l'on devine peu à peu, qui est à la fois complètement étranger et qui touche pourtant des points curieusement familiers. Une réalité qui repousse et intrigue, un récit qui apporte bien plus que sa simple trame. 


L'écriture à la fois très simple et très poétique de Kazuo Ishiguro est un véritable délice. Les mots voguent au rythme erratique des souvenirs de Kath, toujours empreints d'une tonalité douce-amère, d'une certaine nostalgie permanente qui s'ignore, et en même temps d'une résolution, d'une acceptation, qui est peut-être l'aspect le plus perturbant de ce récit. 

Tout le monde n'accrochera sans doute pas à ce roman très particulier, qui démarre avec une simple histoire d'enfants dans un pensionnat anglais et bascule sans prévenir vers une dimension bien plus sombre et perturbante. Chacun aura son propre ressenti face à ce texte, chacun appréhendera d'une façon propre les dilemmes que pose le récit de Kath. 

N'hésitez pas un instant à vous plonger dans cette petite pépite de bizarrerie, de poésie et de philosophie qu'est Never Let Me Go, qui vous entraînera dans de véritables questionnements dont je tairai la teneur pour préserver votre surprise, mais dont je peux vous garantir le caractère dérangeant, passionnant et surtout, hantant. 

Never Let Me Go, dit le titre, et en effet, il s'agit bien d'une de ces histoires qui demeurent Auprès de moi toujours


dimanche 5 novembre 2017

Turtles All The Way Down de John Green - Chronique n°381

Titre : Turtles All The Way Down
Auteur : John Green 
Genre : YA | Contemporain
Editions : 

Lu en : anglais
Nombre de pages : 286
Résumé : 
Sixteen-year-old Aza never intended to pursue the mystery of fugitive billionaire Russell Pickett, but there’s a hundred-thousand-dollar reward at stake and her Best and Most Fearless Friend, Daisy, is eager to investigate. So together, they navigate the short distance and broad divides that separate them from Russell Pickett’s son, Davis.

Aza is trying. She is trying to be a good daughter, a good friend, a good student, and maybe even a good detective, while also living within the ever-tightening spiral of her own thoughts. 

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Existe également en français

Titre : Tortues à l'infini
Editions : Gallimard Jeunesse

Résumé : Aza, seize ans, n'avait pas l'intention de tenter de résoudre l'énigme de ce milliardaire en fuite, Russell Pickett. Mais une récompense de cent mille dollars est en jeu, et sa Meilleure et Plus Intrépide Amie Daisy a très envie de mener l'enquête. Ensemble, elles vont traverser la petite distance et les grands écarts qui les séparent du fils de Russell Pickett : Davis.
Aza essaye d'être une bonne détective, une bonne amie, une bonne fille pour sa mère, une bonne élève, tout en étant prise dans la spirale vertigineuse de ses pensées obsessionnelles.
Aza, Daisy, Davis, trio improbable, trouvent en chemin d'autres mystères et d'autres vérités, celles de la résilience, de l'amour et de l'amitié indéfectible.

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Here's a very strange book. 
Aza is sixteen. And she struggles with everything, from getting up in the morning to behaving like a normal human being - what is "normal" anyway? 
She suffers from OCD and generalized anxiety disorder. 
But her life does not only boil down to her mental health, or at least, she doesn't want it that way. She can rely on her best friend, Daisy, who writes Star Wars fanfiction, a caring though helpless mother, vivid memories of her late father, and now, she has a mystery to solve: the disappearance of a mysterious billionaire who used to live nearby with his two sons. 

This disappearance, even though Aza doesn't know it yet, will be the starting point for something else. Something new. Something better? 

John Green knows how to create endearing teenage characters, how to give voice to one of them, how to create whimsical stories, with quite an odd and quirky kind of atmosphere. It is again the case with his latest novel, which involves peculiar teenagers, beautiful quotes that one could already imagine printed on some posters, a story without any actual point, some beautiful and nostalgic passages, and in the end, quite an impossible book to sum up. 

You cannot say that Turtles all the way down's "recipe" doesn't taste good or that it has fundamental flaws that spoil it all. No, on the contrary, this novel offers a really nice writing with some beautiful scenes and well-written dialogues. But you cannot say either that this book is deeply innovative, that it brings a whole new perspectives to mental health's issues, or that its reader will ineluctably remember it with deep emotion for ages. 

Maybe some of you will feel that way, maybe this book will make you feel personally committed to Aza's fate and move you to tears, but it appears to me that unfortunately, the reader remains on the surface of the plot, of the characters, of the narrator's thoughts, apart from some incredibly immersive passages, mostly those depicting Aza's OCD. The romance elements seem quite out of place, the whole "mystery" aspect of the novel is eventually limited to a small portion of the actual book, and the novel as a whole lacks a particular emotion, a particular message, a particular point. And surely, John Green never intended to write a mystery novel, but rather an insight into a very peculiar life at a precise moment, the occasion to start some personal thoughts about a wide range of subjects... but that approach doesn't come to an utterly satisfying end. 

Before coming to a conclusion, I want to give all credits to the author for depicting Aza's mental health in a realistic and really appealing way, without any stereotyped or sensational vision... Actually, Aza's anxiety is so accurate and palpable for the reader they can become triggering for those of you who have an experience with these violent feelings, so be prepared. 

In the end, this book is sensitive, it is original, it is intriguing. Yet in my very personal opinion, Turtles all the way down will remain enjoyable but not brought to completion, sometimes touching but, globally speaking, quite forgettable. People are reacting to this story in a number of different ways, and I am certain some readers among you will have their hearts broken by Aza's journey just as others will remain mere spectators of it. It all depends on you, on your personal background, on your sensibility.

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Il était attendu, ce roman, après des années et des années sans nouvelles d'un écrivain qui a vu deux de ses romans adulés portés à l'écran et dont le nom s'est retrouvé affiché partout. 

Et il revient. 
Avec, comme d'habitude, un roman si particulier qu'il est impossible de résumer son essence en quelques paragraphes.
C'est impossible, c'est pourquoi je vais bien sûr m'empresser de le faire. 


Turtles all the way down ou Tortues à l'infini en VF est un roman dont il vaut mieux ne pas savoir grand-chose avant de se plonger dedans. Son intérêt repose en effet sur son atmosphère étrange, déstabilisante, délicieusement et bizarrement particulière, qui commence à devenir la marque de fabrique de John Green, dont on retrouve d'ailleurs tous les ingrédients familiers ici. 
Un protagoniste socialement inadapté ? Check. 
Une histoire d'amour en dehors de toutes les représentations habituelles que l'on fait de la romance ou du couple ? Check. 
Des adolescents un peu perdus dans leur vie et des parents qui le sont encore plus face à eux ? Check.
De très belles et très poétiques citations qu'une cohorte de fans va s'empresser d'imprimer sur des posters/tee-shirts/avants-bras ? Check.
De la mélancolie par paquets ? Check aussi. 

Loin de moi l'idée de présenter ce nouveau roman comme une pâle copie de ses prédécesseurs : il n'en est rien. Simplement, difficile de s'émerveiller et de se prendre de stupéfaction pour cette histoire qui demeure malgré tout dans la lignée de celles d'Hazel de The Fault In Our Stars / Nos Etoiles Contraires, de Quentin de Papertowns / La Face Cachée de Margo et des autres. 

Turtles all the way down a sa spécificité, son ambiance, ses dialogues touchants et ses personnages propres, avec Aza, une jeune fille qui lutte contre son TOC et son trouble d'anxiété généralisé, sa mère attentionnée mais démunie face à cette maladie, ou encore sa meilleure amie Daisy. L'intrigue aussi a ses points d'accroche : la disparition d'un milliardaire fantasque qui vivait non loin de chez Aza, une romance...  
Mais le roman ne va pas au bout de ce qu'il entreprend, il ne laisse pas de marque propre ou mémorable sur son lecteur. On trouve bien des éclairs de génie, des passages qui produisent une forte impression, des moments bouleversants et même violents comme ceux qui décrivent de façon terriblement réaliste les attaques de panique d'Aza et la façon dont elle doit gérer son TOC au quotidien - des extraits si vivaces qu'ils pourraient même être difficilement supportables pour ceux d'entre vous qui souffrent de tels troubles. Mais tout se perd dans un ensemble sans ligne de fuite distincte, sans message global, sans aboutissement. 

Lorsque l'on tourne la dernière page de cette histoire, on a cette impression de soufflé qui retombe, et la question "et donc ?" qui reste en tête. L'aspect "intrigue à mystère" du roman ne revêt finalement qu'une importance minime, les scènes de romance tombent parfois un peu comme un cheveu sur la soupe, et il est difficile de se sentir pleinement investi dans l'intrigue aux côtés de ses protagonistes. Le lecteur est présent, bien sûr, il peut être touché par le récit de temps à autre, mais demeure la plupart du temps spectateur extérieur. Ce ressenti final est d'autant plus frustrant que l'on ne peut que reconnaître le talent et les bonnes intentions et intuitions de John Green qui sait sans contexte écrire et élaborer ces atmosphères irréelles qui font son charme. Certains seront sans doute transportés, d'autres ne comprendront pas l'intérêt de ces quelques 300 pages de questionnements existentiels à un moment donné d'une vie en particulier. Le roman a ses qualités, ses défauts, et il aurait dû avoir tout pour constituer un récit mémorable. Simplement, pour finir avec une image d'une sophistication folle, la mayonnaise ne prend pas. 


Je sais. J'ai le don de la conclusion. 

mercredi 1 novembre 2017

Bilan du mois [Octobre 2017]

Bonjour à tous !

Les partiels se rapprochent, les jours se raccourcissent, et la terrible épreuve qu'est novembre est déjà là.

JOIE.
Une seule solution, un gros plaid, une dose astronomique de thé ou café - je ne trancherai pas dans le dilemme sociétal qu'est le choix entre ces deux drogues -, et compulser de façon absolument déraisonnable des centaines et des centaines de pages. 

Voici donc l'étendue de mes dégâts littéraires pour ce mois-ci avec 13 romans lus : 

Le coup de coeur du mois...
Au-revoir là haut de Pierre Lemaitre : difficile de résumer mon ressenti en trois lignes. Disons simplement qu'il s'agit d'un roman excessivement bon, et concluons avec quelques mots : violence. Espérance. Démence. Passion. Humanité. 

Ça, c'était un bon speech de littéraire.

J'ai adoré...
Un Certain Monsieur Piekielny de François-Henri Désérable : un récit surprenant à plus d'un égard, qui entremêle fiction, histoire littéraire et (auto)biographie, dans une atmosphère délicieusement nostalgique et inspirante. 
L'Art de Perdre d'Alice Zeniter : une très belle fresque familiale entre Algérie et France, années 50 et 2017, oubli et mémoire, racines et reconstruction, portée par une plume incroyablement mature, évocatrice et touchante. 
Mythomamie de Gwladys Constant : sans doute la plus grande surprise de ce mois-ci, un court roman YA dont je n'attendais rien, et que je me suis retrouvée à dévorer d'un trait, puis à refermer transportée, émue, la gorge serrée. On en reparle très vite !
D'un trait de fusain de Cathy Ytak : une autre très belle découverte en YA, un récit sensible et bouleversant qui décortique les thèmes de l'adolescence, de la maladie, de l'engagement, dans les années 90 ravagées par le sida qui tue dans l'indifférence... A découvrir !

J'ai beaucoup aimé...
La Nuit des Temps de René Barjavel : un classique de la science-fiction visionnaire, passionnant et débordant d'inventivité, qui n'a presque pas pris une ride - à part quelques saillies délicieusement sexistes, hm hm - sur lequel il ne faut plus hésiter à se précipiter !
What Happened d'Hillary Clinton - VO : un ouvrage qui fait beaucoup parler de lui, et qui s'apprécie à la fois pour les réflexions de Clinton sur sa campagne et sa propre ligne politique, mais aussi et surtout pour les beaux passages introspectifs et souvent très émouvants livrés ici par l'ancienne candidate.
Les Cancres de Rousseau d'Insa Sané : un texte enlevé, vif, vivant, au narrateur terriblement attachant, qui tente de rendre sa dernière année de lycée inoubliable... non sans surprises, égarements et autres instants mémorables. 

J'ai bien aimé...
La Disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez : qu'est-il arrivé au tristement célèbre médecin SS du camp d'Auschwitz, qui s'est livré aux pires expérimentations sur des prisonniers ? Il a vécu en exil trente ans, en Amérique latine, sans jamais se faire capturer, sans que l'on ne perce jamais vraiment le mystère de ces années de cavale. C'est ce qu'imagine et donne à voir ce roman, étude d'un esprit malade, lâche, égoïste, pour un récit glaçant mais diablement efficace. 
Antispéciste d'Aymeric Caron : un essai passionné et passionnant pour qui s'intéresse à la cause animale - et même pour qui y est encore étranger ! Avec une approche à la fois scientifique, éthique et philosophique, Aymeric Caron expose sa thèse sans jamais l'asséner, et convainc sans endoctriner. Un ouvrage qui ne tombe pas dans l'affect ou un vague mélange de sentiments mielleux et de convictions morales, pour un résultat vraiment abouti. 
Turtles All the Way Down de John Green - VO : le très attendu dernier roman de John Green est surprenant à plus d'un égard. Mélange de récit introspectif et d'enquête - légère -, le roman parvient parfois à de vrais éclairs de génie, mais ne m'a pas marquée outre-mesure. Problème de personnages ? De tonalité ?  
The Underground Railroad de Colson Whitehead - VO : un roman qui joue avec l'histoire en y injectant quelques éléments de fiction, pour plonger son lecteur au coeur de l'Amérique esclavagiste, aux côtés d'une esclave qui lutte envers et contre tout pour sa liberté. Dense, mais intense et inspirant ! 

J'ai été déçue...
Caraval de Stephanie Garber - VO : un roman au résumé diaboliquement alléchant mais qui s'avère hélas souffrir de gros défauts de rythme, d'une certaine absence d'enjeux, bref, un récit dans l'ensemble décevant. 

Sur ce, un très beau mois de novembre à vous !

lundi 30 octobre 2017

L'Art de Perdre d'Alice Zeniter - Chronique n°380

Titre : L'Art de Perdre
Auteure : Alice Zeniter
Genre : Contemporain
Editions : Flammarion
Nombre de pages : 510
Résumé : 
L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ».
Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus depuis longtemps de l’Algérie de son enfance.
Comment faire resurgir un pays du silence ?

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Une famille, c'est la transmission, l'héritage.
Une famille, c'est le partage.
Mais une famille, c'est aussi le délitement.
L'écart entre les générations qui se creuse. 
Permettre aux souvenirs de s'effacer.
De se perdre. 

Ainsi se perd lentement l'histoire d'Ali et Yema, qui ont fui l'Algérie pour la France à l'heure de l'indépendance, à cause de leur statut de "harkis". Leurs enfants ont grandi dans ce nouveau pays, tentant de mettre de côté leur vie au cœur de l'oliveraie paternelle. Et bientôt, d'autres petits frères et sœurs naissent sur le sol français. Le temps suit son cours.
Et puis survient une troisième génération, plus éloignée encore de son histoire algérienne. Naïma, petite-fille d'Ali et Yema, n'a jamais pu vraiment communiquer avec eux, pas plus qu'elle n'a pu discuter de ses origines avec son père Hamid, qui s'applique depuis des années à taire tout souvenir du pays où il est né. 

Mais Naïma, un jour, décide de comprendre. D'apprendre. D'arracher autant de lambeaux de mémoire que possible. De donner un sens à ce mot fourre-tout et infamant qu'est "harki". De voir par elle-même si elle passe à côté de quelque chose, d'un héritage, d'une vérité.

Et c'est ainsi que le lecteur suit un roman découpé en trois grandes parties, une par génération, une par époque, la première avec Ali, un riche exploitant agricole qui se voit progressivement menacé par la colère de ses propres compatriotes, et contraint de fuir son pays. Vient ensuite l'histoire d'Hamid, qui arrive à dix ans à peine en France, y grandit, s'y construit, s'y établit, dans le tumulte des années 60 et 70, et enfin celle de Naïma, l'une de ses filles, parisienne, qui travaille dans une galerie d'art, et dont la vie n'a pas grand-chose à voir avec celle de son grand-père qu'elle a si peu connu. 

Trois vies absolument opposées les unes par rapport aux autres, et pourtant trois récits qui se lient à la perfection, unis par une même tonalité douce-amère, sensible, à la nostalgie sans objet. La plume incroyablement mature d'Alice Zeniter - vénérable sage de 31 ans - fait ressortir la douleur, l'incompréhension, l'impuissance, et crée de touchants portraits de personnages. Les mots choisis sont parfois musicaux et lyriques, mais aussi brutaux et crus, ou encore simples et sincères. On se retrouve happé par une intrigue portée par des sentiments lourds, tels que la culpabilité ou le déracinement, mais qui ne verse jamais dans la mélancolie gratuite ou d'insupportables gémissements de violons. Au contraire, le texte est d'autant plus touchant qu'il ne se départ jamais d'une grande simplicité. 

On ressent dans la moindre phrase à quel point l'auteure est animée par son sujet, on devine l'engagement dans la moindre question posée en sous-texte... Mais pas de "message" péremptoire à la clé, simplement le point de départ vers de multiples réflexions passionnantes.  Difficile donc de ne pas être convaincu par ce livre, à la fois un récit familial qui navigue avec talent entre les époques et les continents, une fresque aussi ambitieuse que prenante, mais aussi un texte bouillonnant de questionnements actuels tels que l'identité, les origines, la construction de soi, dans un contexte que l'on sait troublé. N'hésitez donc pas un instant à tenter l'aventure de L'Art de perdre, un ouvrage qui laisse son lecteur ému, hanté, en un mot, transporté. 

lundi 23 octobre 2017

La Nuit des Temps de René Barjavel - Chronique n°379

Titre : La Nuit des Temps
Auteur : René Barjavel
Genre : Science-Fiction
Editions : Pocket
Nombre de pages : 394
Lu en : français 
Résumé : Dans l'immense paysage gelé, les membres des Expéditions Polaires françaises font un relevé du relief sous-glaciaire. Un incroyable phénomène se produit : les appareils sondeurs enregistrent un signal. Il y a un émetteur sous la glace...

Que vont découvrir les savants et les techniciens venus du monde entier qui creusent la glace à la rencontre du mystère ?

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En plein milieu de l'Antarctique, au cours d'une banale mission d'exploration, une équipe de scientifiques français découvre avec stupéfaction un signal émanant des profondeurs du sol, enfoui à plus de 900 mètres sous le niveau de la mer. Aussitôt, on dépêche les meilleurs experts du monde entier, les machines les plus sophistiquées et les techniques de communication les plus subtiles pour venir à bout du mystère de cette trace de vie dans le lieu le plus désolé de la planète...
Et ce qu'ils s'apprêtent à trouver va non seulement bouleverser leurs connaissances, mais aussi leur vision de l'humanité.

La Nuit des temps est un classique de la science-fiction française, un roman qu'il est intéressant de découvrir à la fois pour son histoire prenante d'un bout à l'autre, mais aussi pour déceler tous les petits détails de l'oeuvre qui ont inspiré la postérité, et enfin pour se rendre compte de l'évolution de notre monde depuis la fin des années 60 où il a été écrit. 

Tout d'abord donc, l'histoire, qui s'avère extrêmement surprenante, imprévisible à plus d'un égard, et curieusement attachante. Sans vraiment s'en rendre compte, on se laisse convaincre par la narration assez "premier degré", qui présente les faits, les conclusions que les personnages en retirent, les enjeux, de façon assez didactique sans être pesante. Tout le texte est marqué par un lyrisme saisissant et d'autant plus surprenant qu'il se trouve aussi bien dans de denses descriptions techniques que dans de grandes déclarations d'amour. Barjavel mélange les atmosphères, les époques, les genres, pour un résultat tout sauf écœurant qui ne peut au contraire que contaminer le lecteur par son enthousiasme. 

Tous les ingrédients de ce qui constitue la science-fiction actuelle sont déjà présents : l'imagination fourmillante, le sens du récit, mais aussi et surtout le regard porté sur son monde par l'auteur. Barjavel écrit en pleine Guerre Froide, à une époque où le monde se divise en des termes absurdes, et cela se ressent dans son oeuvre visionnaire sur bien des aspects - il imagine déjà de grandes révoltes étudiantes alors qu'il écrit en 66 ! La science-fiction est après tout paradoxalement le genre le plus éloigné du réel... et celui qui le décrit le mieux. 
Le roman se teinte ainsi d'une atmosphère presque idéaliste qui rêve d'un monde tout simplement pur et parfait, là où beaucoup d'oeuvres actuelles envisagent l'humanité en nuances de gris. Dans La Nuit des temps, la perfection n'est pas un mythe, mais un niveau d'évolution de l'espèce humaine. 

L'histoire n'est pas seulement celle de scientifiques, de beaucoup de terre gelée et de quelques foreuses, mais aussi celle de toute une espèce, de toutes ses sensibilités et ses potentialités. Est-ce naïf ? Est-ce du génie ? Est-ce complètement fou ? Impossible de le dire, mais en tout cas, c'est diaboliquement saisissant. 

"Nous avons quelque chose en commun qui est plus fort que nos différences : c'est le besoin de connaître [...] Nous appartenons à toutes les disciplines scientifiques, à toutes les nations, à toutes les idéologies. Vous n'aimez pas que je sois une Russe communiste. Je n'aime pas que vous soyez de petits capitalistes impérialistes lamentables et stupides, empêtrés dans la glu d'un passé social en train de pourrir. Mais je sais, et vous savez que tout ça est dépassé par notre curiosité. Vous et moi, nous voulons savoir. Nous voulons connaître l'Univers dans tous ses secrets, les plus grands et les plus petits. Et nous savons déjà au moins une chose, c'est que l'homme est merveilleux et que les hommes sont pitoyables, et que chacun de notre côté, dans notre morceau de connaissance et dans notre nationalisme misérable, c'est pour les hommes que nous travaillons."

L'âge de l'oeuvre ne se ressent donc pas dans l'intrigue en elle-même, aussi dynamique et prenante que si elle avait été imaginée hier, mais dans certains aspects du récit, notamment la façon dont sont décrites les femmes - quelques petites perles de misogynie sont à attendre - ou encore les différentes "races" humaines - c'est Barjavel qui emploie ce mot pour le moins douteux aujourd'hui. Tout n'est évidemment pas à prendre au mot dans ce récit qui remonte tout de même à plus de cinquante ans, mais il est indéniable que La Nuit des temps, dans sa passion, sa poésie, son lyrisme et son discours sans concessions, a encore beaucoup à apporter aux lecteurs de tous âges. 

mercredi 18 octobre 2017

D'un trait de fusain de Cathy Ytak - Chronique n°378

Titre : D'un trait de fusain
Auteure : Cathy Ytak
Genre : Contemporain
Editions : Talents Hauts (collection Les Héroïques)

Lu en : français
Nombre de pages : 256
Résumé : 
1992. Mary, Monelle, Julien et Sami sont lycéens dans une école d’art. En cours de dessin, leur modèle préféré s’appelle Joos. Il est jeune, libre et beau. À l’âge des premières expériences amoureuses, l’épidémie de sida s’immisce brutalement dans leurs vies. La plupart des adultes se taisent et semblent ignorer la tragédie. Mary décide de briser le silence, d’affronter le regard de ses parents, de la société, et de s’engager.

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Un grand merci aux éditions Talents Hauts et en particulier à Lucie pour cet envoi !

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Marie-Ange compte les jours qui la séparent de sa majorité, date à laquelle elle pourra enfin quitter le domicile familial. En attendant, elle tente d'ignorer ses parents, se cache dans des pulls où son corps se noierait presque, et profite au mieux de son quotidien avec ses meilleurs amis dans son lycée artistique. D'ailleurs, en ce moment, les élèves dessinent leurs premiers nus à partir de modèles vivants, et si les premiers à se présenter dans l'atelier font plutôt pouffer les artistes en herbe qu'autre chose, l'un d'entre eux, Joos comme Marie-Ange l'apprendra plus tard, les laisse pantois. 

Joos se lie vite d'amitié avec Marie-Ange, Monelle, Julien, Sami, et l'année poursuit son cours... Jusqu'à ce que s'immisce un corps étranger dans ce groupe jusque-là joyeux et insouciant. 
Le sida, qui tue dans l'indifférence généralisée, dont on s'émeut à la limite tant qu'il reste bien loin de son entourage. 
Le sida, qui donne à Marie-Ange l'envie d'enfin s'affirmer, de se battre pour la justice, sa justice, de faire vivre son combat en dépit de l'oppression familiale. Et peut-être d'enfin vivre. 

Le roman, pourtant plutôt court, donne l'impression de véritablement apprendre à connaître ces quelques personnages principaux, aussi attachants que touchants. Chacun a sa façon d'appréhender des événements de plus en plus dramatiques, chacun évolue d'une manière qui lui est propre. On peut à la fois distinguer des "types" à travers toutes ces figures, mais aussi se prendre d'affection pour leurs petites spécificités, leurs défauts et anecdotes particulières, leurs aspirations. On les quitte ému, nostalgique sans trop savoir pourquoi, mais surtout transporté par leur engagement. Marie-Ange refuse de se laisser dominer, de se plier à des exigences qui ne sont pas les siennes, elle trouve son combat, son nom et sa voix en même temps. 

Elle apprend l'amitié, le courage, le sacrifice, la perte et même l'amour dans une continuité d'événements aussi éprouvants que formateurs. Le récit se révèle donc aussi dur que touchant, reposant sur une écriture tout en délicatesse et simplicité sans jamais en devenir "basique". L'auteure, qui mobilise bien sûr son expérience personnelle au sein de l'association Act Up pour parvenir à conférer toute sa justesse à son récit, réussit à ne jamais tomber dans des caricatures d'adolescents ni dans l'exagération à trop idéaliser ses personnages. On découvre ainsi un roman intense, équilibré, brut et sensible à la fois, qui délivre l'air de rien des réflexions d'une grande profondeur. Une belle réussite !