La lecture d'un roman jette sur la vie une lumière.
— Louis Aragon

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vendredi 9 février 2018

Eleanor Oliphant is Completely Fine de Gail Honeyman - Chronique n°398

Titre : Eleanor Oliphant is Completely Fine 
Auteure : Gail Honeyman
Genre : Contemporain
Editions : Harper Collins
Lu en : anglais
Résumé : Meet Eleanor Oliphant: She struggles with appropriate social skills and tends to say exactly what she’s thinking. Nothing is missing in her carefully timetabled life of avoiding social interactions, where weekends are punctuated by frozen pizza, vodka, and phone chats with Mummy. All this means that Eleanor has become a creature of habit (to say the least) and a bit of a loner. 

But everything changes when Eleanor meets Raymond, the bumbling and deeply unhygienic IT guy from her office. When she and Raymond together save Sammy, an elderly gentleman who has fallen on the sidewalk, the three become the kinds of friends who rescue one another from the lives of isolation they have each been living. And it is Raymond’s big heart that will ultimately help Eleanor find the way to repair her own profoundly damaged one.

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Existe également en français

Titre : Eleanor Oliphant va très bien 
Editions : Fleuve Editions
Résumé : Eleanor Oliphant est un peu spéciale.

Dotée d’une culture générale supérieure à la moyenne, peu soucieuse des bonnes manières et du vernis social, elle dit les choses telles qu’elle les pense, sans fard, sans ambages.

Fidèle à sa devise « Mieux vaut être seule que mal accompagnée », Eleanor évite ses semblables et préfère passer ses samedis soir en compagnie d’une bouteille de vodka.
Rien ne manque à sa vie minutieusement réglée et rythmée par ses conversations téléphoniques hebdomadaires avec « maman ».
Mais tout change le jour où elle s’éprend du chanteur d’un groupe de rock à la mode.
Décidée à conquérir de l’objet de son désir, Eleanor se lance dans un véritable marathon de transformations. Sur son chemin, elle croise aussi Raymond, un collègue qui sous des airs négligés, va lui faire repousser ses limites.
Car en naviguant sur les eaux tumultueuses de son obsession amoureuse et de sa relation à distance avec "maman", Eleanor découvre que, parfois, même une entité autosuffisante a besoin d’un ami…


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Well, this was a special book, indeed. I would even dare to call it an anomaly, but a really endearing, sensitive and moving one. 

The whole reason why this book is so endearing, sensitive and moving is that is doesn't desperately tries to be so. It remains sober, authentic, raw, and thus succeeds reaching an incredible simplicity and justness in its tone. It takes its time, maintaining a slow but steady pace, building a true bond between Eleanor and the reader, a solid one, as she slowly reveals her daily routine, which slowly proves to be much more significant than it seems.

And oh, did I like it. 

I dived into this book without any knowledge whatsoever about its plot or even its basic themes. I just felt inexplicably attracted by its cover and especially its title. 
Eleanor Oliphant is Completely Fine

She really does well, she earns her life, she lives comfortably, she does not suffer from any peculiar disease, oh, well, right, she drinks two bottles of vodka every week-end and does not have any social links, but whatever, she's fine. She ought to be. Really, she's fine, she even treats herself every Friday night with a pizza. Thanks for asking. 

"I'm fine, thanks."
This sentence we keep repeating automatically at each and every encounter, even though it might be absolutely wrong, because, oh, would it be rude to admit that sometimes -and even most of the time- we have deep down absolutely no clue how we feel or what we want to do next. 
Those words, perfect symbols of our society's conformism and hypocrisy. Whenever some polemic or scandal crashes out, each and everyone is ready to react, to burst into flames, to denounce, but when the problem is within ourselves, it suddenly becomes shameful, unspeakable, abnormal. 

But it is not.
Eleanor Oliphant is both an exception and everyone's avatar. Of course, at many points, she behaves in a much more extreme way than any of us would do, but there is no denying a lot of her thoughts and struggles speak to us at some degree. Her story, her resilience, her simplicity and her will could not be further from any stereotype or grandiloquence, and the result is both profoundly charming and incredibly poignant. This is a quirky book, whose plot drives you to situations at the same time completely ordinary and by all means unique, whose characters will impact you rather because of their errances and failures than because of their achievements, and most importantly, a book which will let you with a strong will to live

Yep, that was lyrical.

It's brilliant. One of the few books that successes being emotional without trying so hard. 

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Eh bien, le moins que l'on puisse dire est que ce livre était spécial. J'aurais même envie de le qualifier d'anomalie littéraire, une anomalie des plus touchantes, attachantes et délicates. 

La raison pour laquelle ce roman est si touchant, attachant et délicat est tout simplement qu'il ne prétend pas l'être et ne se force pas à l'être à travers une myriade de procédés téléphonés. Il l'est, c'est tout. Avec son ton sobre, authentique, cru même, il parvient à atteindre une incroyable justesse et simplicité et à s'y maintenir. Il prend son temps, tissant petit à petit un lien solide entre Eleanor et le lecteur au fur et à mesure que cette dernière dévoile sa routine, qui s'avère bien moins insignifiante qu'elle ne peut le sembler. 

Et qu'est-ce que j'ai aimé. 

Je me suis plongée dans ce livre sans avoir la moindre idée de ce qu'il racontait, convaincue simplement par sa couverture et surtout son titre
Eleanor Oliphant va parfaitement bien

Vraiment, tout va pour le mieux, elle gagne sa vie, elle vit confortablement, ne souffre d'aucune maladie en particulier, bon, d'accord, il y a bien ces deux bouteilles de vodka qu'elle descend tous les week-ends et le fait qu'elle n'a absolument aucun lien social, mais bon, peu importe, elle va bien. Et puis, regardez, elle se fait même plaisir avec une pizza tous les vendredis soirs, vous voyez bien que ça va. Merci d'avoir demandé. 

"Ca va et toi ?"
Phrase anodine que l'on répète automatiquement à chaque rencontre, quand bien même cela serait complètement faux, parce que qu'est-ce que ça serait impoli d'admettre que parfois - et même la plupart du temps -, on n'a au fond absolument aucune idée de comment on se sent ou de ce qu'on veut faire de sa vie. 
Ces quelques petits mots sont le symbole parfait d'une société conformiste et hypocrite qui n'a aucun mal à s'enflammer pour le moindre scandale ou la moindre polémique, mais se renferme et se tait dès lors que le problème réside dans la sphère de l'intime, de l'individu, comme si cela en faisait brusquement quelque chose d'honteux, d'anormal, de tabou. 

Sauf que ça ne l'est pas. 
Eleanor Oliphant est à la fois une exception et le reflet de chacun d'entre nous. Bien sûr, elle se comporte souvent de façon plus extrême que ce que l'on pourrait jamais faire, mais finalement pas tant que ça. En quoi vivre comme elle le fait est-elle plus absurde que certains de nos comportements ? En quoi est-elle plus anormale que toi, lecteur ? 
Au contraire, Eleanor est une véritable guerrière ordinaire, une héroïne banale comme une autre, qui touche et bouleverse par sa résilience, ses errances, ses faiblesses et ses victoires. Son histoire, sa voix, ses actes ne pourraient pas être plus éloignés de tout stéréotype grandiloquant, mais touchent justement par leur simplicité, et disons-le, leur absence de résonance. C'est finalement une simple vie qui se joue, comme n'importe laquelle, dans un roman tout en bizarrerie et en sensibilité qui conduit le lecteur vers des situations à la fois complètement ordinaires et incroyables, vers des personnages aussi touchants qu'oubliables. C'est le parfait catalyseur de l'unicité absurde, illusoire et miraculeuse de nos propres vies. 

Oui, c'était lyrique. 

Lisez donc cette petite pépite de simplicité, qui arrive à ce résultat justement parce qu'elle ne se répand pas en vaines tentatives pour y parvenir. C'est brillant. 

lundi 5 février 2018

Bilan du mois [Janvier 2018]

Bonjour à tous ! 

Janvier a défilé à toute vitesse avec force réjouissances amicales, force vacances et absence de travail, ce qui n'est hélas plus le cas en février, je peux d'ores et déjà en témoigner. Mais pour l'heure, voici le bilan du mois écoulé, avec douze lectures au total, et en particulier quatre excellentes lectures que je n'arrive pas à départager et que je vous recommande donc toutes autant ! 

J'ai adoré...
Eleanor Oliphant is Completely Fine de Gail Honeyman - VO : un OVNI littéraire que j'ai lu totalement par hasard, sans me douter qu'il me plairait à ce point. Difficile de le résumer en quelques mots, mais voici l'essentiel : un récit unique en son genre, à l'image de son héroïne, en apparence inoffensif et insignifiant, mais en réalité incroyablement profond et émouvant. 
Homegoing de Yaa Gyasi - VO : encore une très très belle découverte avec cette histoire qui s'étale sur sept générations, en suivant les parcours de deux branches d'une même famille, pour un résultat d'une incroyable richesse aussi bien humaine que littéraire ! 
A Darker Shade of Magic de V. E. Schwab - VO : sans doute le livre qui m'a le plus fait vibrer ce mois-ci tant son univers de fantasy m'a séduite, ses personnages fait chavirer et son écriture plu ! Une aventure à couper le souffle dont je suis ressortie conquise...
Three Daughters of Eve d'Elif Shafak - VO : une très belle découverte que je dois à la merveilleuse Céleste - si tu passes par ici, salutations, chère Céleste avec un s -, un roman que j'ai dévoré de bout en bout et dont j'ai aimé la complexité, la richesse sensorielle et surtout les portraits de personnages. Tout n'est pas parfait, mais l'ensemble demeure profondément prenant, perturbant et touchant ! 
La Conquête de Plassans d'Emile Zola : passionnant, passionnel, cruel, enthousiasmant et terrifiant, un opus injustement méconnu des Rougon-Macquart !
Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaitre : la suite maîtrisée du superbe Au revoir là-haut, qui choisit heureusement de ne pas tenter de faire une copie conforme de ce qui faisait le succès du premier tome, mais livre bel et bien un nouveau récit et des enjeux inédits, de façon toujours aussi captivante ! 
Jusqu'ici tout va bien de Gary D. Schmidt : une très belle surprise pour ce roman jeunesse incroyablement touchant et crédible, que je ne peux que chaudement recommander ! 

J'ai plutôt aimé...
Le Jour d'Avant de Sorj Chalandon : un roman qui ne s'est absolument pas dirigé là où je l'attendais, ce qui est plutôt intéressant, et par ailleurs très bien écrit et construit, mais auquel je suis restée curieusement... insensible, extérieure. 
Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon : une idée pertinente mais menée de façon très déstabilisante, pour une lecture intéressante mais sans doute pas aussi touchante que ce que j'aurais souhaité. 

J'ai été déçue... 
La Faute de l'Abbé Mouret d'Emile Zola : Zola m'a cruellement déçue - mais je lui pardonne -, au point que j'en ai même traîné des pieds pour entamer le sixième volume des Rougon-Macquart. Trop de niaiserie, trop de fleurs, trop de nature, trop de pages vides de tout propos autre que faire des belles descriptions sur le jardin pseudo-métaphore de l'amour entre Mouret et Albine, trop c'est trop. 
Les Loyautés de Delphine de Vigan : je n'aime vraiment pas m'acharner sur un livre, alors je serai concise : ce livre. Argh. J'ai eu du mal. Beaucoup de mal. Et j'en ai toujours. 

Une excellentissime relecture...
Le Choeur des Femmes de Martin Wrinckler : j'ai déjà lu ce roman il y a deux ans sans jamais en avoir parlé sur ce blog, sans doute à cause du considérable impact qu'il a eu sur moi. Deux ans plus tard, c'est avec la même émotion incroyable que j'ai refermé cette pépite, et désormais le sentiment d'être prête à en écrire une critique plus exhaustive. On en reparle très vite donc !

Sur ce, je vous souhaite un excellent mois de février ! 

vendredi 2 février 2018

Les Loyautés de Delphine de Vigan - Chronique n°397

Titre : Les Loyautés
Auteure : Delphine de Vigan
Genre : Contemporain
Editions : JC Lattès
Lu en : français
Nombre de pages : 200
Résumé : Les destins croisés de quatre personnages : Théo, enfant de parents divorcés ; Mathis, son ami, qu'il entraîne sur des terrains dangereux ; Hélène, professeure de collège à l'enfance violentée, qui s'inquiète pour Théo ; Cécile, la mère de Mathis, qui voit son équilibre familial vaciller. Une exploration des loyautés qui les unissent ou les enchaînent les uns aux autres.

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J'avais envie d'aimer ce livre. 
Vraiment.

J'aime énormément la plume de Delphine de Vigan, ses thèmes, ses atmosphères sombres d'artiste torturée et le côté dérangeant propre à chacun de ses ouvrages. 

Mais pas comme ça. 

Pourtant, tout se présentait sous les meilleurs auspices : les histoires croisées et soigneusement écrites de quatre personnages désorientés et troublés. On découvre ainsi deux jeunes collégiens, Théo et Mathis, Hélène, leur professeure de SVT, et Cécile, la mère de Mathis. Chacun se démène avec ses propres démons, en les avouant plus ou moins au lecteur, et surtout avec ses liens invisibles qui le rattachent à d'autres, ses loyautés. Famille, honneur, amitié, mariage, différents motifs pour un seul et même résultat : le silence et la dépendance. 

Le roman démarre de façon très brusque et poursuit son avancée à coups de très brefs chapitres, qui ne dépassent que rarement les trois ou quatre pages. Très vite, le lecteur est frappé par la noirceur de l'histoire, et la découverte de ce roman ne se fait pas sans heurts et frissons. Le travail de l'atmosphère est savamment orchestré, et on sent une volonté de la part de De Vigan de frapper juste, d'émouvoir, voire de choquer. 

Mais impossible pour moi de me laisser convaincre par ce roman. Je n'ai aucun problème avec les récits dramatiques, voire sombres, au contraire - la plupart de mes romans préférés peuvent complètement être qualifiés de "glauques". Mais pas lorsque cette tonalité est délivrée de façon aussi gratuite qu'ici. On peut absolument parler de sujets très difficiles voire épidermiques, mais pas en se limitant à des personnages aussi stéréotypés qu'ici, avec un déferlement de violence physique et psychique aussi peu introduit que développé. Non, on a plutôt l'impression d'un bombardement d'informations toutes plus prétendument choquantes les unes que les autres, sans aucun approfondissement et surtout aucune subtilité. On est effaré, sans conteste, on est incroyablement touché par ce que propose l'auteure, mais absolument pas de façon enrichissante ou simplement propice à une réflexion postérieure. Le sommet de cet amas de clichés et de violence est atteint avec un final certes retournant, mais qui donne l'impression de tomber comme un cheveu sur la soupe après un roman qui ne s'est pas donné le temps d'exister.

En très précisément 200 pages, on n'a pas le temps de s'attacher à ces personnages réduits à des poncifs classiques, de réfléchir à ces situations de malaise profond, non, on est presque laissé pour compte avec une histoire dont on ne parvient pas à saisir le sens. Qu'a voulu raconter Delphine de Vigan ? Pourquoi ce livre ? 

Est-ce une tentative de roman social ? Cela me laisserait dubitative, les personnages se réduisent à des portraits navrants de simplisme, et si on devine une tentative de critique des milieux bourgeois, jamais cette dernière n'aboutit à quoi que ce soit de convaincant. 
Est-ce un drame familial ? Pourquoi pas, mais dans la mesure où l'on ne s'attache à aucun des personnages, l'objectif est manqué. 

Ecrire a un sens. On ne balance pas des histoires sur des sujets aussi majeurs que l'abus, l'alcoolisme ou la dépression en laissant le lecteur se débrouiller avec. Les Loyautés est un roman qui m'a fait me sentir mal, mais absolument pas pour les raisons qui peuvent me faire aimer des romans terriblement oppressants et réussis comme Le Meilleur des Mondes ou dans le registre contemporain, Les Garçons de l'Ete de Rebecca Lighieri, qui excelle là où Les Loyautés échoue. 

Je n'exclus évidemment pas de lire les prochains romans de Delphine de Vigan, mais demeure néanmoins incapable de vous recommander pour une quelconque raison ce roman dont je ne parviens pas à apprécier la démarche. Peut-être l'avez-vous apprécié, et tant mieux, mais de mon côté, je reste sur une grande déception et une lecture profondément dérangeante.  


vendredi 26 janvier 2018

Jusqu'ici tout va bien de Gary Schmidt - Chronique n°396

Titre : Jusqu'ici tout va bien
Auteur : Gary Schmidt 
Genre : Contemporain
Editions : L'Ecole des Loisirs (collection Médium)
Lu en : français
Nombre de pages : 365
Résumé : 1968. Une petite, petite ville de l’État de New York. Un père sans repères, une mère sans remède. Deux grands frères, dont un avalé par la guerre du Vietnam. Pas assez d’argent à la maison. Trop de bagarres au collège. Des petits boulots pour se maintenir à flot. Une bibliothèque ouverte le samedi pour s’évader. Une collection d’oiseaux éparpillée à tous les vents. Des talents inexploités. Et une envie furieuse d’en découdre avec la vie. 

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Un grand merci aux éditions de l'Ecole des Loisirs pour cet envoi ! 

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Il est des romans qui vous prennent par surprise, vous secouent comme un prunier, et vous laissent hébété, stupéfait, un peu titubant encore, et surtout avec l'envie irrépressible de courir partout crier l'amour dudit roman. 

Jusqu'ici tout va bien fait partie de ces romans-là.

Il n'a pas l'air de grand-chose, à première vue. 
Doug a 14 ans, un frère parti faire la guerre au Vietnam, un autre bien présent qui semble avoir un don pour s'attirer des problèmes, un père trouble, une mère effacée, et désormais, l'obligation de suivre sa famille dans la "stupide petite ville" de Marysville, New York.

A Marysville, c'est bien simple, circulez, y a rien à voir. Tout juste une bibliothèque, mais elle n'est ouverte que le samedi. Et puis éventuellement cette fille, ses livres et son vélo, mais après tout, elle doit elle aussi être à l'image du reste de la ville, "stupide". 
Doug, résigné, se prépare à subir des heures et des heures d'ennui dans son stupide collège de cette stupide ville puis avec sa stupide famille, mais il est encore loin de se douter des passions qui vont bientôt venir animer son quotidien, des rituels à venir, des liens à nouer, bientôt.

Impossible de ne pas se laisser convaincre par la voix désabusée, cynique et râleuse de cet adolescent terriblement attachant, qui s'exprime de façon directe, brute, sans de priver de quelques délicieuses piques d'ironie et de cynisme. C'est un adolescent qui se construit, dans l'introspection, dans la réaction, dans l'opposition, qui se contredit parfois, mais qui grandit assurément. 

Chaque personnage offre une véritable profondeur, avec évidemment un sommet atteint en la figure de Doug, dont l'auteur ne cesse de dévoiler de multiples couches dans son tempérament. L'histoire en elle-même s'avère particulièrement attachante, douce et apaisante comme peut l'être un quotidien connu, amère parfois, mais toujours sincère, juste, touchante. La voix de Doug a ses hauts et ses bas, surtout lorsqu'elle finit par révéler des aspects de son existence bien plus sombres que ce que l'on aurait pu attendre, mais jamais elle ne se départit d'une véritable luminosité, d'un reste d'espoir qui le porte tout au long du roman sans même qu'il en ait conscience. 

Et lorsque l'on tourne la dernière page, profondément ému, on a envie de tout retenir de ce roman, l'enchaînement de ses chapitres, la poésie de ses instants contemplatifs, l'application et la tendresse insoupçonnées chez Doug, la douleur aussi, mais surtout le soin porté par l'auteur à son intrigue pour la rendre aussi crédible, émouvante, authentique et entraînante que possible. C'est la littérature jeunesse dans ce qu'elle a de meilleur : accessible et fluide, mais non moins ambitieuse, drôle et sarcastique, mais acerbe à ses moments. On aime, on adore. 

mercredi 24 janvier 2018

Homegoing de Yaa Gyasi - Chronique n°395

Titre : Homegoing
Auteure : Yaa Gyasi
Genre : Historique | Contemporain
Editions : Penguin Books
Lu en : anglais
Nombre de pages : 300
Résumé : Two half-sisters, Effia and Esi, are born into different villages in eighteenth-century Ghana. Effia is married off to an Englishman and lives in comfort in the palatial rooms of Cape Coast Castle. Unbeknownst to Effia, her sister, Esi, is imprisoned beneath her in the castle's dungeons, sold with thousands of others into the Gold Coast's booming slave trade, and shipped off to America, where her children and grandchildren will be raised in slavery. One thread of Homegoing follows Effia's descendants through centuries of warfare in Ghana, as the Fante and Asante nations wrestle with the slave trade and British colonization. The other thread follows Esi and her children into America. From the plantations of the South to the Civil War and the Great Migration, from the coal mines of Pratt City, Alabama, to the jazz clubs and dope houses of twentieth-century Harlem, right up through the present day, Homegoing makes history visceral, and captures, with singular and stunning immediacy, how the memory of captivity came to be inscribed in the soul of a nation. 

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Existe également en français

Titre : No Home (POURQUOI ? C'est l'exact inverse du titre VO ! La VO évoque l'exil et la quête des origines, alors que la VF évoque juste... le néant. Bon. Pardon. Poursuivons)
Editions : Calmann-Lévy / Le Livre de Poche
Résumé Maama, esclave Ashanti, s’enfuit de la maison de ses maîtres Fantis durant un incendie, laissant derrière elle son bébé, Effia. Plus tard, elle épouse un Ashanti, et donne naissance à une autre fille, Esi. Ainsi commence l’histoire de ces deux demi-sœurs, Effia et Esi, nées dans deux villages du Ghana à l’époque du commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Effia épouse un Anglais et mène une existence confortable dans le fort de Cape Coast, sans savoir que Esi, qu’elle n’a jamais connue, est emprisonnée dans les cachots du fort, vendue avec des centaines d’autres victimes d’un commerce d’esclaves florissant avant d’être expédiée en Amérique où ses enfants et petits-enfants seront eux aussi esclaves. Grâce à un collier transmis de génération en génération, l’histoire se tisse d’un chapitre à l’autre : un fil suit les descendants d’Effia au Ghana à travers les siècles, l’autre suit Esi et ses enfants en Amérique.

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What an astonishing novel. 
And furthermore, who could guess it is actually a debut? 

The premise of Homegoing is actually quite simple: as a reader, you will follow the destinies of two half-sisters who never met each other. Both were born in what is known today as Ghana, but that's it for their common points. Indeed, the first one is married to a British esclavagist, and the second one is sold as a slave and deported to America. 
I know, not quite the same fate.

That's the starting point of an impressive family saga, spanning through two centuries and two continents, tackling hard topics of our history such as colonialism, racism, slavery and segregation, and of course introducing incredibly engaging and endearing characters, all linked by they blood and their thirst for freedom and "homegoing", settling in somewhere, feeling like they are where they are supposed to be. We follow each of them during twenty to forty pages, living with them fundamental episodes of their lives as farmers, princes, slaves or miners, rooting for them in only a handful of pages.  

Yaa Gyasi's writing is truly impressive, both very impactful and very sensitive, and never "trashy" although the global atmosphere of the novel is of course very dark. She manages to create a truly rich background for each of her characters, and to convey a powerful message of tolerance and reflexion about the past. It is not about shaming us for the horrors of the past, but about remembering it not to reproduce it, and also, experiencing an immersive and gripping story. 
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Et dire que c'est un premier roman. 


En fait, on aurait du mal à trouver un mot pour décrire ce qu'est Homegoing : entre roman, recueil de nouvelles, fresque historique et récit familial et générationnel, c'est une expérience littéraire aussi étourdissante qu'émouvante que propose ici Yaa Gyasi. 


L'histoire originale est aussi simple qu'efficace : il s'agit de suivre deux demi-sœurs qui ne se sont jamais rencontrées, et aux destinées radicalement différentes. La première épouse ainsi un colon anglais à la tête d'un réseau de "commerce" d'esclaves, la deuxième se retrouve elle-même esclave. 
L'ironie du sort, vous connaissez ?

Chacune aura un enfant, que l'on suivra, avant d'enchaîner sur leurs propres enfants, et ainsi de suite le long de sept générations, de la mère des deux demi-sœurs à Malorie, la plus jeune de cet imposant arbre généalogique qui s'étale sur plus de deux siècles et deux continents. 

Ambitieux projet, me direz-vous, et effectivement, c'en est un, mais il est parfaitement mené par une auteure qui parvient à créer en tout juste 300 pages un récit d'une richesse folle et surtout d'une immersivité incroyable. Chaque personnage a droit a un éclairage, une sorte de nouvelle d'une vingtaine ou d'une trentaine de pages, et pourtant cela suffit pour qu'à chaque fois on s'attache au protagoniste et qu'on se prenne de passion pour les instants fondamentaux de sa vie, parfois quelques heures seulement, parfois des années, que l'on vit avec lui. Certains sont membres de familles royales, d'autres esclaves, d'autres encore mineurs ou paysans, mais tous partagent bien sûr une filiation, et surtout une soif irrépressible de justice, de survie, d'enracinement, tout simplement l'envie de trouver sa place et d'y être respecté. 

Le roman est très équilibré grâce à son format bien sûr, mais aussi à la qualité de son écriture, qui donne cette impression si rare d'utiliser le moindre mot de façon parfaitement appropriée, et de créer toute une imagerie d'une grande richesse. Les faits décrits sont souvent durs voire épouvantables, mais subsiste toujours une certaine forme de poésie dans le style de l'auteure. 

L'atmosphère générale du roman est bien entendu sombre, mais jamais lourde ou mélodramatique. Oui, les histoires de ces héros sont marquées par de la violence, des crimes, des viols, du sang et des morts brutales, mais rien de tout cela n'est jeté à la figure du lecteur, rien n'est gratuit, et l'auteure ne se départit jamais d'une certaine justesse. L'intrigue est choquante à plus d'un égard, mais le roman ne l'est pas. C'est l'illustration frappante et honnête d'une époque, de la violence révoltante infligée à toute une communauté, mais aussi une histoire familiale avec tout ce que cela implique d'instants émouvants, et pourquoi pas une fenêtre ouverte vers une réflexion sur le déracinement, l'identité et l'idée même de "Homegoing", "retrouver son chez-soi."

mardi 16 janvier 2018

Couleurs de l'Incendie de Pierre Lemaitre - Chronique n°394

Titre : Couleurs de l'Incendie
Auteur : Pierre Lemaitre
Genre : Historique
Editions : Albin Michel
Lu en : français
Nombre de pages : 530
Résumé : Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d'autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l'incendie qui va ravager l'Europe.

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C'est avec un mélange d'appréhension et d'excitation que l'on s'immerge dans les pages de Couleurs de l'Incendie, le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec le très acclamé Au Revoir Là-Haut. Excitation, car l'on a confiance en la plume et le sens du récit de l'auteur, mais aussi appréhension, car comment donner une suite à un roman aussi populaire ? Jusqu'à quel point s'en détacher, comment lui rester fidèle sans faire moins bien, sans lasser ? C'est l'éternel pari des suites, l'équilibre périlleux à trouver entre réinvestissement et innovation, proximité et originalité. 
Et laissez-moi vous dire que le pari a été relevé. 

Pierre Lemaitre a bien compris que faire une copie conforme d'Au revoir là haut aurait été vain et surtout, vraiment décevant. Bien au contraire, il choisit de tous nouveaux enjeux, une nouvelle époque et place au cœur de son récit un personnage secondaire du premier tome, Madeleine Péricourt, de sorte que l'on est à la fois satisfait d'avoir une petite attache avec le récit déjà connu, et impatient de découvrir de nouvelles perspectives et en conservant un sentiment d'inédit. La scène d'ouverture se révèle tout aussi marquante et retentissante que celle du premier tome, et le récit se déroule par la suite de façon incroyablement efficace, présentant les personnages de façon concise et convaincante, et alternant les points de vue avec un très bon sens du rythme. Impossible de ne pas se prendre d'intérêt et d'horreur pour les malheurs de Madeleine, sa ruine, les trahisons qu'elle subit, et surtout sa volonté de se venger...

On retrouve avec plaisir le ton ironique et parfois même impertinent du narrateur, les formidables coups de théâtre propres à ces romans, leurs personnages hauts en couleur et leur dynamisme sans faille. Les péripéties s'enchaînent avec une grande fluidité, les alliances et trahisons se succèdent de façon jouissive, et on ne voit pas défiler les 530 pages de ce roman imposant mais en réalité incroyablement aisé à parcourir. La lecture est d'autant plus agréable que l'on y retrouve avec plaisir le style de Lemaitre, tout en simplicité et en accessibilité - ce qui ne signifie pas qu'il manque de travail, bien au contraire : simple ne signifie pas simpliste ! Il est bien plus facile d'écrire de façon complexe que claire, et se rendre lisible pour tout type de public est un objectif que peu parviennent à atteindre. Ici, les clés de lecture sont tous clairement présentes sans pour autant être martelées, et le résultat n'en est que plus appréciable pour le lecteur.  

On a pu entendre certains critiques appeler Lemaitre le Balzac du XXIème siècle, et même assimiler cette trilogie à une nouvelle Comédie Humaine ! S'il est encore un peu tôt pour se prononcer définitivement sur la pertinence de telles louanges, on ne peut nier la grande crédibilité des personnages de cette fresque, la rapidité avec laquelle on s'attache eux, et surtout la façon très efficace avec laquelle ils s'intègrent à leur époque et aux enjeux de celle-ci. A travers l'histoire de Madeleine Péricourt et de ses proches, l'auteur s'attaque en réalité aux vices du début des années 30, leur hypocrisie, leur cruauté, leur rancœur, pour un résultat aussi prenant que crédible. Il ne s'agit pas de tisser à tout prix des parallèles entre 1933 et 2018, fort heureusement, mais de donner à voir autant que possible les aspérités d'une époque complexe et passionnante.  Il s'agit également d'un roman qui touche à l'humain, aussi bien dans ses pires vicissitudes que dans ses plus grands élans d'altruisme, et qui donne un profond sentiment de satisfaction et d'excitation, une fois refermé. 

Jetez-vous donc en toute confiance dans les pages de Couleurs de l'incendie, un roman palpitant qui prend au cœur comme aux tripes, qui aime l'histoire et la fait aimer, et offre un merveilleux moment de lecture. Couleurs de l'incendie n'est pas une analyse exhaustive des années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, loin de là, mais une aventure romanesque brillamment exécutée au contexte historique travaillé sans empiéter sur l'originalité de l'intrigue, et qui peut constituer une véritable porte ouverte vers, pourquoi pas, une étude plus poussée de cette époque trouble...

dimanche 14 janvier 2018

Paris est tout petit de Maïté Bernard - Chronique n°393

Titre : Paris est tout petit 
Auteure : Maïté Bernard
Genre : YA 
Editions : Syros
Lu en : français
Nombre de pages : 376

Résumé : Inès a 17 ans et un objectif : être admise à Sciences Po après le bac. Elle vient de trouver un job de femme de ménage chez les Brissac, dans le 7e arrondissement de Paris, mais elle n’avait pas prévu le coup de foudre entre elle et Gabin, le fils aîné de ses employeurs. «Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment, comme nous, d’un aussi grand amour. » Cette phrase de Prévert devient leur credo. Mais ils sont loin de se douter de ce qu'il reste à venir. Dès lors, leur histoire et la ville qui les entoure prennent d’autres couleurs, celles de l’après.

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Un grand merci aux éditions Syros et en particulier à Véronique pour cet envoi !

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Oui, je sais, cette couverture, ce résumé, tout crie la romance cliché et désespérément prévisible.
MAIS.
Fort heureusement, ce livre est bien plus que cela. 

Les premières pages, il faut l'avouer, peuvent faire peur, notamment la scène du baiser dans l'ascenseur après un échange humain d'une durée de deux minutes environ.
Je veux bien croire au coup de foudre - encore que -, mais vraiment, deux minutes. Non. Quand même. 

Dans les premiers chapitres, la voix d'Inès, la narratrice, reste par ailleurs assez immature, assez "explicative" dans le sens où elle décrit précisément tout ce qu'elle ressent, et le style d'écriture s'en ressent malheureusement. Le début du roman, la présentation des personnages, de leurs caractéristiques, du rêve d'Inès d'intégrer Sciences Po, les quelques dialogues qui soulignent l'évidence du gouffre entre Gabin et Inès sont donc clairement les moins bons passages du roman. Tout est encore très prévisible et démonstratif, assez lourd en fait, mais n'ayez crainte, cela ne dure pas. 

Très vite en effet, le texte commence à s'améliorer, l'écriture et l'héroïne gagnent ensemble en maturité, et le récit prend des tournants inattendus, de façon subtile d'abord, puis complètement surprenante, voire bouleversante - c'est pourquoi je vous recommande d'éviter tout résumé trop détaillé. Ce revirement et ce changement de tonalité font progressivement du roman un ouvrage bien plus sombre, certes, mais aussi et surtout plus complexe, plus touchant, plus intéressant en somme. 

Paris est tout petit parvient à tirer son épingle du jeu en créant son atmosphère et ses enjeux propres, que ce soit en cherchant à donner vie à son décor, Paris, ou en insistant sur des émotions et des sujets durs et émouvants. Sans jamais verser dans des lieux communs, il offre des représentations très pertinentes du choc, du deuil, du passage à l'âge adulte, de l'éloignement, tout à fait judicieuses à soumettre à un public adolescent à mon humble avis. 

Un autre aspect particulièrement satisfaisant du roman est l'évolution de ses protagonistes, le fait qu'ils ne soient pas condamnés à rester figés sur leurs cases de départ respectives. Non, ici, les personnages sont bel et bien affectés par les événements décrits et s'adaptent en conséquence. Inès de la page 1 et Inès de la page 400 partagent bien entendu un même tempérament et sont cohérentes l'une par rapport à l'autre, mais sont fondamentalement différentes du point de vue de leurs expériences, de leur vision du monde, de leurs priorités. 

Paris est tout petit est donc une très belle surprise, un roman qui se révèle petit à petit dans toute sa diversité et sa complexité, dans les thèmes qu'il aborde, les personnages qu'il développe ou les décors qu'il investit. Un texte émouvant et réaliste que l'on dévore en un rien de temps, et qui se lance dans une démarche ô combien appréciable de réconciliation et d'apaisement, loin de tout sensationnalisme ou mélodrame, malgré quelques poncifs dans sa première partie, vite oubliés cependant. Loin de nier les différences ou les incompréhensions qui peuvent meurtrir une société ou des individus, il cherche simplement à mettre en valeur l'empathie, la tolérance, le respect. Et c'est tout sauf niais, au contraire, c'est sans doute la meilleure chose à transmettre à un public adolescent.  

(Réaliste si on exclut ce baiser dans l'ascenseur argh)

vendredi 12 janvier 2018

A Darker Shade of Magic de V. E. Schwab - Chronique n°392

Titre : A Darker Shade of Magic (Shades of Magic #1)
Auteure : V. E. Schwab
Genre : Fantasy
Editions : Tor Books
Lu en : anglais
Nombre de pages : 400
Résumé : Kell is one of the last Antari—magicians with a rare, coveted ability to travel between parallel Londons; Red, Grey, White, and, once upon a time, Black. 

Kell was raised in Arnes—Red London—and officially serves the Maresh Empire as an ambassador, traveling between the frequent bloody regime changes in White London and the court of George III in the dullest of Londons, the one without any magic left to see.

Unofficially, Kell is a smuggler, servicing people willing to pay for even the smallest glimpses of a world they'll never see. It's a defiant hobby with dangerous consequences, which Kell is now seeing firsthand.

After an exchange goes awry, Kell escapes to Grey London and runs into Delilah Bard, a cut-purse with lofty aspirations. She first robs him, then saves him from a deadly enemy, and finally forces Kell to spirit her to another world for a proper adventure.

Now perilous magic is afoot, and treachery lurks at every turn. To save all of the worlds, they'll first need to stay alive.

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Existe également en français


Titre : Shades of Magic
Editions : Lumen 
Résumé : Kell est le dernier des Visiteurs, des magiciens capables de voyager d’un monde à l’autre. Des mondes, il y en a quatre, dont Londres est le centre à chaque fois. Le nôtre est gris, sans magie d’aucune sorte. Celui de Kell, rouge, et on y respire le merveilleux avec chaque bouffée d’air. Le troisième est blanc : les sortilèges s’y font si rares qu’on s’y coupe la gorge pour voler la moindre incantation. Le dernier est noir, noir comme la mort qui s’y est répandue quand la magie a dévoré tout ce qui s’y trouvait, obligeant les trois autres à couper tout lien avec lui.
Depuis cette contagion, il est interdit de transporter un objet d’un monde à l’autre. C’est pourtant ce que va faire Kell... quitte à prendre des risques menaçant la survie même de l'équilibre précaire entre les différentes versions de Londres. 

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How come I have not read this book earlier? 
How can I have been blind enough to ignore this incredible piece of wonder and magic?

When you first take a peek at it, A Darker Shade of Magic does not look so different from all of the classic fantasy novel filled with tropes and attempts to be unpredictable. But a few pages into it are enough to prove this first impression wrong. 

A Darker Shade of Magic has a lot of strengths, but the most striking of them are without a doubt its universe, its characters and its writing. 

First, the reader is amazed by the universe, which is actually a multiverse, as the author slowly reveals its rules and its general atmosphere at just the right pace. One can not but be taken by the very specific "vibe" of this intricate cities, which are at the same time utterly different but also tied by the same force, the same entity: magic.

Magic is also a highly fascinating feature of the book: it is actually a being, a will, something that might evolve, fade away or grow deadly - just as it did in Black London. 

Another asset of the novel, and maybe the most important one, relies on the main protagonists, Kell and Lila, with their gripping, endearing personalities, their witty dialogues and their complex relationship. It's simple: one can not but feel for this unlikely duo. All along the story, they embody the conflicts of the whole universe, reveal cleverly what is at stake, and prove themselves more and more sympathetic. 

And finally, the last but not least element that keeps the reader going is the incredibly efficient writing of V. E. Schwab, an author who masters the too rare skill of showing and not telling. Too many writers, especially fantasy writers, have to explain their stories and issues in an explicit way, while in this book, all of the keys of the plot are present, but not given all at once to the reader, who has to play its own role of comprehension and interrogation. The writing style is clear, concise and precise, with a large range of vocabulary that always succeeds describing perfectly the right feeling, the right atmosphere or the right gesture. Flipping through the pages of this novel is properly delighting, until a well-thought ending that leaves the reader with only a few words in mind: "give me the sequel of this thing".

Don't hesitate anymore: this book is made for you, whether you are more of an adult fantasy fan or a YA one, or even not a fantasy fan at all. A Darker Shade of Magic is an excellent and well-designed tale, full of interesting questions, and introducing absolutely adorable characters. 

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Quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi diable je n'ai pas lu ce roman plus tôt ? 
Comment j'ai pu être aveugle au point de passer si longtemps à côté de ce petit bijou ? 

A première vue, A Darker Shade of Magic a plutôt l'air de ressembler à n'importe quel autre roman de fantasy typique, plein de lieux communs, de retournements de situation forcés et autres tentatives de se rendre surprenant. Mais loin s'en faut. Et il suffit d'en lire quelques pages à peine pour s'en rendre compte. 

Ce roman dispose de points forts considérables, parmi lesquels trois majeurs : son univers, ses personnages et son écriture. 

Ainsi, la plongée dans l'univers créé par V. E. Schwab est un véritable délice, d'autant plus qu'il ne nous est pas projeté brutalement dans la figure tout d'un coup, mais révélé petit à petit, avec des informations distillées au compte-goutte. On est très vite fasciné par cet univers - ou plutôt ces univers -, au fur et à mesure que l'on en découvre les aspérités et les failles, aussi bien que les richesses et les promesses. La magie y est prégnante, un véritable personnage à part entière qui habite différemment chaque version de Londres, tour à tour absente, bienveillante, cajoleuse, dangereuse ou mortelle, selon l'atmosphère de la ville en question. Elle peut grandir, se nourrir de l'atmosphère d'une ville, mais aussi s'étioler, ou encore avoir raison de toute âme qui se risque à la pervertir.
L'idée de base de ces villes inextricablement liées mais pour autant radicalement différentes les unes des autres est exploitée d'une façon réellement satisfaisante, et qui le sera à n'en pas douter encore plus par la suite. 

Les personnages ensuite, et notamment les deux protagonistes, sont une autre qualité majeure de l'ouvrage. On ne peut en effet que s'attacher au duo improbable formé par Kell, magicien aux dons surpuissants et convoités qui s'adonne au trafic d'objets entre les dimensions pour tromper son ennui, et Lila, jeune fille sans foi ni loi qui n'a de loyauté que pour elle-même, et exerce ses talents de voleuse dans le Londres gris, celui dénué de toute magie. Leur alchimie est évidente, leurs dialogues vifs et enlevés, leur comportement crédible et révélateur des enjeux du récit, et les suivre d'un bout à l'autre du roman est un plaisir constant. 

La dernière force du récit enfin est l'écriture incroyablement efficace de V. E. Schwab, qui maîtrise l'art malheureusement trop rare de montrer sans avoir à expliquer. Sa plume est concise, efficace, directe, et évite toute forme de redondance ou de lourdeur. Bien au contraire, c'est tout en subtilité qu'elle suggère des atmosphères, des sous-entendus, des ressentis au lecteur qui se fait par là même acteur de sa propre découverte du récit. On ne peut qu'être satisfait par la richesse du vocabulaire déployé, la pertinence des formules auxquelles l'auteure a recours, et le sentiment général d'aboutissement qui se dégage d'une histoire certes "classique" dans le sens où elle suit une structure narrative connue, et pourtant débordante de surprises et de belles intuitions. 

N'attendez donc plus pour vous jeter sur le commencement de cette trilogie prometteuse, mature et originale, dont la qualité du sens du récit, de l'immersion et de la description ne pourra que ravir vos sens et votre esprit !